ORIZA L. LEGRAND : le charme vénéneux d’un parfumeur de niche

Reparlons de parfums. Nous avons touché il y a peu, dans ces lignes, à des sommets de bonne éducation discrète à l’anglaise, avec Geo F. Trumper. Voici un exemple de ce qu’il est possible de faire dans un style diamétralement opposé, avec le même sens de la qualité.

Le logo de la maison
Le logo de la maison

 

La marque Oriza L. Legrand était une Belle au bois dormant de la parfumerie, avec presque trois siècles d’existence au compteur et tout ce qu’il fallait de prestige et d’innovations passées (celles qui coûtent le moins cher en R&D aux actionnaires présents), mais sans plus aucune production depuis 1940, et complètement tombée dans l’oubli auprès du grand public. En 2012, Franck Belaiche et Hugo Lambert relancent la marque avec ce qu’il faut de story telling (le premier vient de l’industrie du cinéma, il doit s’y connaître en story telling), mais pas seulement : il y beaucoup plus que de l’habileté commerciale dans la gamme actuelle, en constant élargissement, d’Oriza L. Legrand.

La boutique de la rue Saint-Augustin
Chypre Mousse rescucité

Cette gamme propose des eaux de parfums, savons, sels de bain, soins cosmétiques, parfums d’intérieur et bougies parfumées. J’ai testé à plusieurs reprises (et même acheté) quelques-uns des produits que la maison a développés en priorité, qu’on pourrait qualifier de produits signatures. Ce qui frappe dans l’ensemble, c’est l’impression d’opulence et de qualité qui s’en dégage.

Les parfums ont été reformulés, bien sûr, mais avec un soin et des matières premières qui font toute la différence avec les reformulations de l’industrie lourde des concurrents globalisés. Chez ces derniers, les reformulations ressemblent trop souvent à de pâles copies des originaux, quand encore le seul parfum qu’elles exhalent n’est pas celui de la trahison. En tout cas, ces reformulations ont presque toutes le souffle court, la tenue et la projection faibles : elles visent une cible peu éduquée en matière de parfum, qui pioche à la hâte dans les linéaires des grands distributeurs de la parfumerie. Trois notes de tête et quelques quatrièmes de couvertures suffisent à pousser le flacon dans le panier.

Un comptoir
Un comptoir

Les parfums d’Oriza sont tous proposés exclusivement en eau de parfum, et Rêve d’Ossian est le best seller de la maison. On adore (cannelle, benjoin, élémi, opopanax, cuir, ambre, c’est huileux, résineux, ça colle à la peau, chapeau !) ou on déteste (encens, santal, tout cela très sépulcral), mais il paraît difficile d’y rester indifférent. Chypre mousse est peut-être plus flatteur, comme un sous bois d’été indien. Incontestablement puissant, incomparable (je vous mets au défi de trouver quelque chose de similaire sur le marché) et très addictive.

L'intérieur de la Boutique
L’intérieur de la Boutique

J’ai testé de façon parallèle Chypre mousse et Rêve d’Ossian, et, outre l’égale qualité, la remarquable persistance et le sillage puissant des deux eaux de parfums, même plus de douze heures après une application légère sur le dos de la main, constaté un point commun, dans l’expression peut-être la plus achevée du pouvoir de la mousse de chêne (ou de son ersatz, vu les restrictions imposées par l’IFRA) sur le marché actuel de la parfumerie, froide d’un côté (Rêve d’Ossian), chaude de l’autre (Mousse chypre).

Avec Horizon, la note de fond est d’abord dominée par le miel, pendant une ou deux heures, puis s’assagit dans des notes plus ambrées, plus élégantes, qui s’achèvent dans les notes d’encens et de papier d’Arménie (tiens, tiens, tiens ! voilà du benjoin). Le miel ne disparaît jamais tout à fait, réchauffe l’accord avec plus de discrétion. Il y a un peu trop de patchouli à mon goût, et Dieu sait pourtant combien j’aime le patchouli, mais il limite ici l’expression de notes plus originales. Marions-nous est un élégant floral, surtout dans les notes de fond, peut-être moins original que les trois précédents, mais non moins bien fabriqué.

Les notes de tête de Vétiver Royal Bourbon sont rien moins que suffocantes : on étouffe sous l’absolue de vétiver et la menthe, on a presque l’impression d’être enterré, on a envie d’ouvrir la fenêtre. Au bout du compte, la note de fond est plus respirable, sans perdre les notes de vétiver d’une puissance inouïe, mais il faut patienter quatre ou cinq heures avant d’en arriver là, à un équilibre plus satisfaisant. Un exercice de style plus qu’un parfum à porter.

Très floral pendant une heure environ, Œillet Louis XV se poudre ensuite et se fait plus discret, avec l’élégance surannée de la poudre de riz. De tous les parfums Oriza L. Legrand que j’ai testés, c’est peut-être celui qui se prête le plus à un usage quotidien dans un contexte professionnel.

La boutique de la rue Saint-Augustin
La boutique de la rue Saint-Augustin

 

Relique d’Amour évoque (dixit la plaquette du fabricant) « La chapelle abandonnée d’une abbaye cistercienne. La pierre froide des murs suintants et moussus. L’encaustique du tabernacle de l’autel et des boiseries richement sculptées. L’huile de lin du tableau humide. L’encens et la myrrhe encore perceptibles. » Je ne sens que la terre battue humide, sans la complexité magique de Rêve d’Ossian.

En résumé, dans l’ensemble tout cela est magnifique et décadent, fin-de-siècle vous dis-je ! on imaginerait facilement ces effluves dans l’atelier d’un Gustave Moreau, le bureau d’un Joris-Karl Huysmans. Oriza a inventé (ou ré-inventé) la fragrance vénéneuse : belle comme la mort, elle sent le dandy.

 

Signalons quelques jolies bougies parfumées. On y retrouve notamment la déclinaison de certains parfums proposés en eaux, mais c’est rarement dans ce type de déclinaison que les bougies parfumées trouvent leur plus intéressante expression.

Saint-Ambroise m’a rappelé avec un vif plaisir le travail de la maison Francis Kurdjian, qui avait créé une chandelle parfumée en édition limitée pour l’exposition Jacques-Emile Blanche à la fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent en 2012. Et aussi Solis rex, de Cire Trudon, bien qu’il n’y ait presque aucun ingrédient commun.

 

Le choc des parfums se double d’un choc visuel : tout l’univers de la marque, décliné avec soin dans le flaconnage, le packaging, participe de la cohérence de la démarche entreprise par les deux (re)créateurs. L’ornementation rococo, le travail d’illustration d’un symbolisme fin-de-siècle (bis) tournent le dos au minimalisme que le design a fait triompher depuis les années 1960. C’est un peu des Esseintes en visite dans le salon de Robert de Montesquiou…

Le site Internet aussi est une réussite (modulo la taille de certaines zones de texte encadré à quelques pixels près). Et même les touches disponibles en boutique, en carton toilé, sont si élégantes qu’on a immédiatement envie de transformer en marques pages.

 

Pour conclure, le lecteur parisien aura tout intérêt à profiter de l’existence d’une boutique, au 18 rue Saint-Augustin, dans le 2e arrondissement, pour découvrir l’univers d’Oriza L. Legrand in situ, car, un peu comme chez Diptyque, Boulevard Saint-Germain, une forme de magie opère ici pour entraîner le lecteur dans un voyage immobile au cœur de la marque.

2 réponses à “ORIZA L. LEGRAND : le charme vénéneux d’un parfumeur de niche

  1. j’y étais passé lorsqu’il y avait un peu moins de choix, une collection qui valait déjà le détour en effet, avec parfois un travers propre aux marques de niches : des compositions un peu chaotiques à force de vouloir surprendre le client de riches matières et d’accords originaux. A découvrir donc quoiqu’il en soit, merci pour ce retour actualisé qui donne envie d’y retourner.

  2. J’ai découvert cette auguste maison grâce à Benjamin, l’affable propriétaire de Hipparion une merveilleuse boutique de vêtements pour hommes qui se situe à Orléans (j’invite d’ailleurs tous les gentlemen se trouvant dans la région à lui rendre visite tout y est de bon goût). Je ne porte pas encore leurs parfums bien que très intéressé par Royal Bourbon et Œillet Louis XV ; mais j’ai la bougie Sous-bois d’automne, qui je trouve, s’accorde à merveille avec le cigare. Maison très recommandable.

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