Pour une non mode masculine

Au printemps 2012, à l’occasion d’un séjour touristique à Londres, j’entrai par un matin pluvieux chez Harvey Nichols, grand magasin situé non loin de Harrods, dans Knightsbridge, et que l’on compare souvent au Bon Marché à Paris. Le temps de sécher, je parcourus longuement le rayon mode masculine, et il me fit une impression désagréable.

Presque partout s’y alignaient des vêtements de designers sans fonction claire. Aucun ne semblait vraiment approprié à des circonstances précises. Autrefois, vous auriez vu, de loin, se succéder de semblables costumes, vestes, paletots, pardessus ou chemises, destinés à vêtir l’honnête homme au bureau, au spectacle, à dîner, en semaine, le week-end, à la ville ou à la campagne. Aujourd’hui, plus aucun des vêtements proposés ne semble a priori destiné à ces usages, quand une telle destination a toujours formé la base de la garde-robe masculine.

Désormais, si l’on prolonge la logique de ces department stores, les hommes sont des femmes comme les autres, condamnés à changer de vestiaire à chaque saison, à perdre du temps à inventer à partir de pièces disparates une mode éphémère, au lieu de respecter les circonstances et leurs usages. Condamnés à se dire, perplexes : Je n’ai plus rien à me mettre ! et à finir aussi en retard que leurs compagnes.

Si l’on n’y prend garde, les hommes, ainsi privés de repères par de machiavéliques fabricants de chiffons, sont condamnés à un sombre avenir d’hyperconsommation. Lequel signerait non seulement la fin de l’efficacité, faite de routine, de la garde robe masculine, mais aussi la fin de la qualité de fabrication : pourquoi prendre soin de choisir, faire fabriquer ou retoucher un vêtement jetable ? A quoi bon la qualité du tissu ? A quoi bon la qualité du montage ?

Cette dérive puissante, poussée par le travail de communication des grandes marques de prêt-à-porter, semble si peu en phase avec notre besoin collectif de développement durable, que je voudrais croire à un sursaut conservateur en la matière. Mais l’industrie est puissante et a presque déjà gagné la partie.

4 réponses à “Pour une non mode masculine

  1. Bonsoir Philippe,

    Ne soyez pas pessimiste. Ce problème existe depuis bien longtemps, c’est loin d’être « nouveau » et nous constatons petit à petit que certaines nouvelles marques profitent de cette opportunité pour nous proposer un vestiaire complet et intemporel (avec le prix qui va avec).

    La mode et les créateurs sont toujours au goût du jour aujourd’hui mais l’élégance classique n’est pas morte, elle revient d’ailleurs en force, petit à petit, au fil des ans…

    À défaut de ne pas pouvoir trouver des vêtements corrects dans ce type de magasins, il est tout à fait possible de se tourner ailleurs. Nous pouvons même espérer que le « vrai » vêtement sera distribué dans ce type d’enseigne dans quelques années, ce qui ne serait pas surprenant.

    Alexandre

  2. Particulièrement attentif aux vêtements de « designers » mais aussi très sensible à la question du développement durable, permettez moi d’apporter quelques nuances à votre propos.
    Tout d’abord, le fait que les hommes aient ENFIN la possibilité de faire un vrai choix est une très bonne chose, à mon sens. Si le dogme du costume et du complet a encore de très beaux jours devant lui, je trouve insupportable de limiter l’élégance à ces pièces. De plus, je suis particulièrement admiratifs de ces maisons comme Balenciaga, A. McQueen ou Versace qui, bien que leurs designs soient parfois beaucoup trop exubérants voire ridicules, savent néanmoins innover et exacerber le savoir faire de leurs ateliers pour offrir une vision nouvelle du vestiaire masculin. Savoir apprécier un 3 pièce parfaitement taillé n’empêche absolument d’aimer également porter des pièces plus audacieuses et novatrices.

    Si le repère des hommes se limite au costume, au cachemire col V et au chino Dockers, alors nous sommes condamnés à rester enfermés/momifiés dans un conformisme bien triste.

  3. Romain, le propos de l’article est la dé-sexualisation du vestiaire masculin , le fait que vous citiez des marques faisant référence dans le monde de l’élégance féminine est en soi apporte de l’eau au moulin de l’article et prouve la pertinence même de l’observation de Philippe. L’existence d’un choix dans le domaine de l’élégance masculine a été à la base guidé par la fonction ( la gabardine, le complet chasse, le travail ou le diner, la sortie etc ) et non par une pulsion. La mode et les froufrous relèvent de la pulsion, l’élégance relève du désir . La nuance est que la pulsion n’est pas réfléchie ( c’est un réflexe consommateur en réponse à un vide stressant/inconfort créé par la publicité et les industriels en mal de chiffre d’affaire ) là ou le désir l’est souvent ( le désir demande du temps pour exister donc acheter 1 seul vêtement avec soin et amour relève du désir, acheter 200  » top » sans même se souvenir ce qu’on a dans son vestiaire relève de la pulsion ). A travers ce choix de se féminiser en  » changeant constamment », l’homme acquiert le même inconfort que les femmes ( ne pas  » être à la mode » ou  » ne rien avoir à se mettre » etc ), là ou la constance et les codes même de l’élégance masculine devrait lui assurer  » confiance » et  » repère ». Acheter un  » machin » dont on ne sait pas exactement le cadre de port, permet certes d’en assurer le coté passe partout et donc bon à rien en particulier . Ce trait est antinomique du vestiaire masculin par essence .

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