Midlife crisis dans les placards

L’album Iorix le grand appartient à l’âge d’or de la série des Aventures d’Alix (lequel âge d’or dura tout de même une vingtaine d’années, disons entre La Griffe noire et Le Spectre de Carthage, sous le contrôle des fans qui lisent peut-être ces lignes et chicaneront sur l’emplacement des bornes). Dans cet album, le lecteur peut assister au fil des pages à la transformation de Iorus, officier romain à la tête d’une unité d’auxiliaires gaulois de retour vers son pays natal, en une sorte de conquérant barbare. Vue par le petit bout de la lorgnette, cette transformation est d’abord vestimentaire.

En très peu de temps, Iorus abandonne l’uniforme et la mise de l’officier, pour se couvrir de barbe et de peaux de bête (au passage : on n’a jamais vu une barbe pousser aussi vite que celles de Iorus et de ses hommes, sauf peut-être à proximité d’une centrale nucléaire soviétique). Le légionnaire devient guerrier arverne.

Il est frappant de constater combien ce genre de transformation constitue une figure récurrente dans les parcours individuels auxquels peut se ramener l’évolution de la mode, sans qu’une raison pratique le justifie aussi radicalement chez l’homme que la grossesse chez les femmes, qui fait abandonner à ces dernières les talons hauts de façon plus ou moins provisoire.

Prenons les Beatles à titre d’exemple. Regardez le groupe des premières tournées, en uniforme strict, bottines noires et chemise blanche ; et le même en 1969, traversant Abbey Road sur la pochette de l’album éponyme. Les barbes ont fleuri, Paul marche pieds nus, George a l’air d’un clochard à pattes d’éléphant.

Du civilisé au barbare, du classique au romantique, du glabre au barbu, du costume à la peau de bête, la pente naturelle de l’homme semble conduire du boutonné au déboutonné. Iorus, les Beatles, et d’une certaine manière, plus près de nous, les bobos ont abandonné l’uniforme corseté de leurs années de jeunes gens pour adopter un style plus libre, plus voyant aussi (version bobo : une veste de treillis dépareillée par-ci, une paire de Converse par-là). Et cette évolution n’a rien à voir avec la maîtrise des codes de l’élégance : Alan Flusser, ce maître jedi du vestiaire masculin, était sûrement un jeune homme très bien habillé. Aujourd’hui on s’attend plutôt à le voir sortit en charentaises dans le rue, une corde nouée à la ceinture pour tenir son pantalon.

La clef de ce parcours si fréquent se trouve peut-être dans une sorte de midlife crisis stylistique. Que la crise de quarantaine survienne à vingt, trente ou cinquante ans, elle peut entraîner des bouleversements dans la garde robe, et la remise en cause des baleines de col. Entre l’affirmation de la personnalité, la fin du désir d’identification à un groupe et la paresse de l’âge, il est difficile de faire le départ exact des causes les plus déterminantes.

Il semble en tout cas exister une corrélation entre l’âge et la décontraction voire le relâchement du style, si l’on en juge par l’observation de la population masculine qui travaille en semaine dans les bureaux de La Défense. Fondé sur cette observation, je propose un théorème de la garde-robe masculine : la diversité vestimentaire est proportionnelle à l’âge. Illustration : les cadres juniors qui se pressent entre les tours de verre et d’acier portent leur premier, et parfois unique, costume ; il est le plus souvent gris, ou bien encore gris, mais quand même essentiellement gris, parce que nécessité fait loi et que la loi du prêt-à-porter dit qu’il faut commencer par un costume gris, qui-va-avec-tout-et-en-toutes-circonstances (en plus c’est vrai, alors vive l’orthodoxie !). A l’autre extrémité de la vie professionnelle, les ensembles dépareillés sont beaucoup plus nombreux, et les chemises button down, et les souliers marrons, parce que zut-à-la-fin ! Bref, dis-moi quel âge tu as, je te dirai comment tu t’habilles.

4 réponses à “Midlife crisis dans les placards

  1. Ce n’est pas tant l’âge que le sentiment de l’âge qui influe me semble-t-il sur le vêtir. Sans changer radicalement, sauf exception, le goût individuel évolue dans des directions assez voisines d’une personne à l’autre, mais à des échelles de temps qui au contraire peuvent beaucoup varier.

  2. Jacques Martin Berne aime un lien.
    Quand m’emménes – tu à Londres pour m’habiller? Je ne suis plus en midlife crisis mais dans ma dernière tranche de vie. Très bien ton texte.

  3. J’avais écrit un message sympathique. Il semble qu’il se soit perdu dans le labyrinthe du Net. Donc je le réécris . Très bon article qui me donne l’envie d’être élégant pendant la dernière tranche de ma vie. C’est la première fois que je lis un article de Mes Elégances. Cela m’intéresse.

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