Pour durer, c’est Duret ! ou l’importance d’un bon cordonnier

Il y a un plaisir inachevé à rendre hommage dans le titre d’un modeste article au talent des affichistes et publicistes de la trempe d’un Cassandre (« Dubo, Dubon, Dubonnet », c’était lui). Car, sans l’aide d’une image puissante, la seule allitération de ma réclame tient de la poésie de patronage, et dans le cas présent Cassandre aurait sûrement inventé un visuel formidable pour la cordonnerie Duret.

L'étagère mobile se déploie pour révéler ses rayons chargés de souliers prêts à repartir pour un tour de macadam.
L’étagère mobile se déploie pour révéler ses rayons chargés de souliers prêts à repartir pour un tour de macadam.

Cette cordonnerie a été créée en 1988, et Mickael Benarroch, son créateur, est toujours à la tête de l’entreprise ; l’auteur de ces lignes peut se vanter d’avoir compté parmi ses premiers clients. A l’époque, il n’y était question que de réparer des souliers de qualité, un positionnement qui se comprenait aisément par le fait que le client hésite toujours a payer pour une réparation plus que le prix des souliers, et qui se vérifiait dans une communication ciblée. Puis, autour de l’an 2000, la cordonnerie Duret s’est diversifiée, si bien qu’aujourd’hui la marque Duret est surtout connue pour sa production haut-de-gamme de ceintures et d’objets de petite maroquinerie, essentiellement sur commande et/ou sur mesure. Mais c’est à l’activité originelle de cordonnerie que je voudrais ici rendre hommage, une activité si peu glamour que toute mention en a presque disparu sur le site Internet de Duret.

« Duret Paris – Ceintures sur mesure © 2003-2016 » nous dit en effet ledit site[1]. Le risque, quand une nouvelle activité prend ainsi le pas sur une ancienne, c’est que le canal historique coule moins bien. Et j’avoue avoir craint par excès de pessimisme ce destin pour Duret, quelque part au milieu de la décennie 2000. Une réparation à cette époque, moins heureuse que les précédentes, par un détail de finition qui sentait le bâclé, sembla conforter mes craintes, mais tout rentra vite dans l’ordre. Et cet ordre-là importe beaucoup dans la vie d’un piéton de Paris (hommage à Léon-Paul Fargue, cette fois-ci), pour au moins deux raisons.

La cordonnerie la plus connue de la rue !
La cordonnerie la plus connue de la rue !

 

La première est que la réparation des souliers se distingue des autres réparations de la garde robe, de la façon suivante. Pratiquement pour tous les vêtements et accessoires, il est rare qu’une réparation ne soit le résultat d’un accident, ne soit dès lors vécue avec un pincement au cœur, et avec à l’esprit quelque chose de « ce sera moins bien qu’avant ». Les souliers constituent une exception dans la mesure où la semelle d’usure est destinée in termis à s’user rapidement et être remplacée régulièrement.

La seconde est que la qualité visible, l’élégance du travail d’un cordonnier talentueux peuvent facilement excéder celles de la fabrication d’origine. Autrement dit, le réparé peut être meilleur que le neuf.

 

La rapidité avec laquelle s’usent les semelles dépend bien sûr de l’usage qui en est fait, mais cette fonction obéit toujours au théorème bien connu : Un kilomètre à pied, ça use, ça use, etc. Nous connaissons la chanson. Nous connaissons aussi le refrain, qui dit : Cordonnier. Sans ce dernier, sans ses interventions répétées sur la semelle, aucune chance que la tige des souliers, traversant les années, malgré ses rides, atteigne sous l’action du temps, de la lumière, des couches de crème et de pâte, ce stade ultime de la patine qui évoque le lustre profond d’un meuble ciré. L’espèce humaine survivrait-elle à cette frustration ? Les hommes, sûrement pas.

Maintenant que nous voilà conscients de l’enjeu de la cordonnerie et désireux de maintenir la parité de l’espèce, il convient d’observer qu’un consommateur de souliers exigeant peut aussi, dans les meilleures maisons, apporter ses souliers à ressemeler à la boutique, qui les expédiera à l’usine, pardon ! à l’atelier, lequel se fera fort d’aller chercher par l’oreille l’ouvrier qui a cousu les semelles et le punira de son beau travail en lui infligeant de le refaire exactement en repassant dans-les-mêmes-trous. C’est un peu la version pédestre de la concession automobile de papa. Il s’agit d’une option louable, mais l’expérience montre qu’on finit toujours par avoir besoin d’un bon cordonnier.

Vous avez peut-être la chance d’avoir découvert à proximité de chez vous un vieux cordonnier consciencieux qui réalise ou fait réaliser de belles semelles sous gravure, qui donnent ce supplément d’âme au soulier qu’il vous rend, et qui vous font dire : « ils sont mieux qu’avant ». Mais, croyez-en mon expérience, immanquablement le vieil artisan prend sa retraite dans les deux ans qui suivent cette heureuse découverte, un plus jeune lui succède, qui a décidé de faire plus de bénéfice et moins d’efforts. Et vous voilà condamné à repartir en quête du bon fournisseur.

 

Quitte à parcourir un peu plus de chemin (à pied !), je retourne sans me poser de question chez Duret depuis une vingtaine d’années, lorsque j’ai le bonheur d’habiter Paris. Mes travaux de cordonnerie y sont confiés aux bons soins de l’équipe de la rue Duret[2], qui s’est renouvelée au fil des ans. Quelques bons produits d’entretien peuvent être achetés au passage, ils sont ici d’aussi bonne qualité que les réparations (à titre d’exemple, on peut citer la marque Saphir, que distribue également meschaussettesrouges.com[3]… Les grandes pointures se rencontrent).

 

Au fait, est-ce que les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés ? Derrière le comptoir de la cordonnerie Duret, il est difficile de vérifier l’adage. Mais la question se perd aisément dans la contemplation du travail en cours, dans le petit atelier de la rue Duret, parfois dans le bruit des machines. Et puis le regard se perd, on lève les yeux, et là, dépassant d’une étagère, on aperçoit les tiges luisantes de souliers amoureusement glacés. C’est beau. Le calcéophile en oublierait que ces choses-là servent aussi à marcher.

[1] http://www.duret-paris.com

[2] Les guides touristiques diront un jour que la municipalité a baptisé la rue du nom d’une cordonnerie qui y fut créée en 1988. Mickael et ses premiers clients seront depuis longtemps au Valhalla des calcéophiles, où tout n’est que luxe, calme et patiné.

[3] http://www.meschaussettesrouges.com/fr/72-cirage-saphir-medaille-d-or

 

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