Le dernier des Mohicans ? Gabriel Gonzalez ou la magie du sur mesure

Le refrain connu et plus ou moins fondé du « c’était mieux avant » résonne dans tous les domaines de l’artisanat, la mode n’y fait pas exception. Mais en l’occurrence la référence au dernier des Mohicans semble plus opportune pour évoquer le travail de tailleur de Gabriel Gonzalez, car d’une part, en matière de vêtements sur mesure, cela n’a peut-être jamais été mieux qu’aujourd’hui (pour le dire autrement, seule l’élite des artisans a survécu au rétrécissement drastique du marché en l’espace de cinq décennies), et d’autre part il est presque le dernier héritier encore en activité d’une école dont le fondateur serait Joseph Camps.

Gabriel Gonzalez : le nez de Pierre Albaladejo, le sourire de la Joconde et des doigts de fée !
Gabriel Gonzalez : le nez de Pierre Albaladejo, le sourire de la Joconde et des doigts de fée !

Flash back. Il était une fois un magicien de la couture[1] nommé Joseph Camps. Dans la France des Trente glorieuses, le magicien dirigeait une école de magie et ses élèves s’appelaient Francesco, Henri, Claude, Gabriel… Les élèves grandirent et ouvrirent à leur tour des ateliers sous les noms de Smalto, Urban, Rousseau et Gonzalez.

Flash forward. Il me suffit de regarder à l’intérieur de la poche poitrine gauche du veston pour constater que mon premier costume coupé par Gabriel Gonzalez fut livré en février 1999. Après deux expériences du sur mesure qui ne m’avaient guère convaincu, j’avais demandé conseil à Marc Guyot, fin connaisseur de tout ce qui se fait de beau dans le vêtement et les accessoires pour hommes, et il m’avait conseillé de rendre visite à Gabriel Gonzalez. Merci à lui pour ce conseil si heureux !

La gabardine de coton de couleur claire, dès le printemps, met particulièrement en valeur le travail du tailleur, ici sur les revers du veston, recto...
La gabardine de coton de couleur claire, dès le printemps, met particulièrement en valeur le travail du tailleur, ici sur les revers du veston, recto…

J’ajoute que je porte encore très régulièrement ce costume, qui a pris moins de rides que son propriétaire. Comme certains de ses successeurs, il commence à être un peu élimé dans les zones de frottement et il a connu quelques rafraîchissements mineurs : coutures des doublures et des boutons de bretelles, boutonnières, talonnettes des revers au bas du pantalon, rien que de très normal. Chose remarquable, l’unique pantalon d’origine est toujours là, et bien là, on ne voit pas le jours à travers le tissu du postérieur, sous les fesses pourtant frottées très régulièrement dans la position assise du travailleur sédentaire. « Vous n’usez pas ! » se lamente Gabriel quand je passe au garage. Il faut dire que mon goût pour les tissus de ville classiques et résistants, le plus souvent des laines peignées d’un poids d’environ 12 oz (370g/m), favorise la durée de vie des costumes.

 

Comment définir le style Gabriel Gonzalez ? Lui-même se définit volontiers comme un « drogué de Camps ». Disons que c’est du Joseph Camps-canal historique remis avec bonheur au goût du jour (et du client). Cela se voit tout de suite à la ligne d’épaule, véritable signature d’un grand tailleur, qui suffit souvent à le trahir aux yeux des connaisseurs. La ligne Gonzalez est restée très années 1950 à cet endroit, avec en particulier un montage des têtes de manches qui continue de m’émouvoir à chaque fois que j’y jette un coup d’œil : il s’agit d’un travail magnifique dont je me lasse pas, plus subtil et plus élégant que le montage d’un Camps et De Luca de nos jours.

... verso ; notez le point très serré de l'entoilage.
… verso ; notez le point très serré de l’entoilage.

Deux anecdotes révélatrices me reviennent en mémoire. Un jour, je marche dans une rue parisienne en compagnie d’une amie, un quidam nous arrête et me déclare tout de go que je porte vraiment un costume magnifique : « il vient de chez Smalto, n’est-ce pas ? » Une autre fois, je regarde un entretien donné par Jean-François Revel à la télévision, et je suis intrigué par l’élégance des épaules de son veston… Renseignement pris auprès de Gabriel, l’académicien fait en effet partie de ses clients[2].

Chez le tailleur situé à cette époque place André Malraux, une autre marque de fabrique réside dans la capacité à faire « tourner » le veston autour du corps de façon assez sculpturale : les devants sont nets, on ne donne guère dans le genre froissé-décontracté. Le revers de cette médaille, c’est qu’il faut quelque temps pour « rôder » un costume et lui faire perdre cet excès de perfection un peu raide qui nuit à l’élégance décontractée du gentleman qui ne prête plus guère attention à ce qu’il porte, après avoir porté une extrême attention à ce qu’il achète.

Allez, encore une pour la route...
Allez, encore une pour la route…

Et puisqu’il est question de revers, je ne résiste pas au plaisir de décrire un dernier signe de reconnaissance des costumes Gonzalez : les revers du veston sont rabattus avec un si grand soin qu’il ne se créée aucun bourrelet à la pointe de ceux-ci, où deux épaisseurs de doublure se superposent pourtant. Une fois qu’on a comparé avec la production de nombre de tailleurs concurrents et réputés, on ne voit plus que ça !

Cette dernière caractéristique du style maison met en évidence le trait dominant d’un vêtement Gonzalez, qui précisément n’a rien de stylistique : le travail de couture y est simplement plus consciencieux qu’ailleurs. Ainsi, lorsqu’on étudie attentivement l’entoilage d’un veston, peut-on constater que le point est plus serré que chez nombre de concurrents.

 

Et pourtant Gabriel ne jouit pas d’une réputation à la hauteur de ces qualités. Il en nourrit peut-être une légère amertume, et ne veut pas comprendre que des concurrents moins scrupuleux que lui se taillent, si j’ose dire, une plus grande réputation que la sienne et une plus grosse part du gâteau commercial… La communication, mon cher Gabriel ! La communication. Un homme qui s’efface devant son travail au point de ne pas signer sa production[3] ne saurait attirer les foules à une époque qui a inventé la self-promotion.

Epaules Camps, cran parisien : les recettes de longévité du docteur Gonzalez.
Epaules Camps, cran parisien : les recettes de longévité du docteur Gonzalez.

Depuis le rachat de son atelier par Cifonelli il y a quelques années, Gabriel officie avec ces stars du sur-mesure parisien dans les salons de la rue Marbeuf. Un peu comme les compagnons de la chanson, il chante à chaque saison que ce sera la dernière, mais peut-on vraiment prendre sa retraite lorsqu’on a embrassé à ce point une vocation ? En attendant, le client un tant soit peu amateur peut ainsi admirer sous le même toit, à l’occasion de ses visites, deux expressions distinctes de l’excellence en matière de vêtement sur mesure.

 

 

 

[1] Au fait, pourquoi ne parle-t-on jamais de « couture » dans la mode masculine ? Cela oblige à s’en remettre à de malheureux anglicismes (bespoke, tailoring, etc.) ou à de lourdes périphrases pour parler du travail propre au tailleur par opposition au travail de la confection, autrement dit du prêt-à-porter, quel que soit le degré de personnalisation de ce dernier.

[2] Il ne devait pas être facile à habiller : très corpulent, Jean-François Revel n’avait en outre pratiquement pas de cou ; on eût dit que sa tête était posée directement sur le tronc.

[3] La date de livraison est la seule marque à l’intérieur d’un vêtement Gonzalez.

3 réponses à “Le dernier des Mohicans ? Gabriel Gonzalez ou la magie du sur mesure

  1. … A long overdue tribute, indeed. Votre commentaire me touche, je vous en remercie, j’avoue que j’ai sabré nombre d’anecdotes pour ne pas faire trop long, mais ça mérite une suite, ou plutôt un prolongement, à bien des égards.

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