La montre Tank de Cartier : un Must

Presque vingt ans après son premier livre sur ce thème, Franco Cologni a signé un troisième livre sur le modèle de montre le plus célèbre de la maison Cartier, paru il y a quelques semaines et intitulé : Cartier – la Montre Tank. Edité par Flammarion pour la France, il s’agit d’un respectable coffe table book de 264 pages, qui n’est pas une simple réédition augmentée du premier ni du second de ses ouvrages précédents, lesquels présentaient déjà deux lignes éditoriales bien distinctes.

Le cadran champagne d’une Must de la fin des années 1970. L’extrémité des brancards laisse apparaître l’argent sous le placage d’or pourtant épais de 20 microns, un phénomène d’usure caractéristique des boîtiers en vermeil qui ont beaucoup vécu.
Le cadran champagne d’une Must de la fin des années 1970. L’extrémité des brancards laisse apparaître l’argent sous le placage d’or pourtant épais de 20 microns, un phénomène d’usure caractéristique des boîtiers en vermeil qui ont beaucoup vécu.

A cette occasion, et dans le prolongement du centenaire de la Tank, il paraissait juste et opportun de lui adresser un clin d’œil, qui pourrait être le début d’une série d’articles consacrés à cette indémodable montre. Les séries de Tanks produites dans la collection Les Must donneront matière à ce clin d’œil, pour des raisons personnelles : les premières montres Tank que j’ai achetées étaient deux Must, respectivement en vermeil puis en argent. A cette époque, déjà, Cartier ne fabriquait plus de Must mécaniques. Dommage, car j’ai plus tard acheté des Must mécaniques issues des premières séries, et leur mouvement 78/1 ETA 2512, sans provoquer d’émotion esthétique ou technique particulière, se révèle fiable sans exiger une grande attention.

C’est aussi une Must que porte Yves Saint Laurent sur cette photographie fameuse où il pose pour Irving Penn[1] en cachant la moitié de son visage avec sa main gauche. A son poignet, on ne voit qu’elle. En noir et blanc. Les connaisseurs se diront que le cadran doit être de couleur champagne, un classique de la maison.

Yves Saint Laurent, grand amateur de Cartier, arborant une montre Must.
Yves Saint Laurent, grand amateur de Cartier, arborant une montre Must.

Sur le plan marketing, ces premières collections de Tanks Les Must constituaient une belle réussite : elles permettaient de combattre efficacement la contrefaçon en proposant un produit Cartier de qualité pour environ 500 dollars US. Les matériaux restaient nobles, le mouvement mécanique. Mais surtout, le design des Must se trouvaient libéré par le prix modique de ce qui devenait plus un accessoire de mode qu’un garde temps classique.

Les premières collections de Tanks Les Must reprenaient les codes du modèle le plus produit et désormais considéré comme le plus classique, à savoir la Tank Louis Cartier, caractérisée par des brancards arrondis, par opposition aux brancards plus anguleux de la Tank originelle. Les proportions du modèle masculin en étaient sensiblement les mêmes que celles des modèles plus précieux, avec un boîtier d’environ 23×30 mm. La vogue actuelle des montres à grande ouverture fait que ces modèles sont parfois présentés aujourd’hui comme « féminins » dans les catalogues de ventes aux enchères. Brisons là, je ne m’aventurerai pas à commenter cette vogue qui fait ressembler les montres d’hommes actuelles à des boucles de ceintures, d’une indiscrétion encombrante.

Une créativité libérée : le superbe cadran d’une série limitée baptisée « Art déco ».
Une créativité libérée : le superbe cadran d’une série limitée baptisée « Art déco ».

A l’origine, la Tank Must pour homme était livrée avec une boucle ardillon bon marché, en métal plaqué or, de 14 mm de large, qui a dû paraître finalement efféminée, car un modèle de 16 mm l’a remplacée par la suite. Une boucle déployante (en toute rigueur et dans un meilleur français, il conviendrait d’écrire : « dépliante », mais tant va la faute à l’oreille, qu’à la fin elle s’impose) fit aussi son apparition, en acier.

Vingt ans après mes premiers achats, je porte toujours ces montres avec plaisir, et elles ont été régulièrement rejointes par d’autres tanks, d’abord achetées en boutique, puis chez les antiquaires et dans les salles de ventes aux enchères, ce qui me donne le plaisir de porter régulièrement des modèles datant des années 1950 pour les plus anciens, aux années 2000 pour les plus récents. La plupart de ces modèles sont en or jaune, et leur étonnante diversité dans le détail révèle combien leur production est restée artisanale jusque dans les années 1970.

Le saphir qui décore la couronne de la plupart des Tank : ici court et facetté…
Le saphir qui décore la couronne de la plupart des Tank : ici court et facetté…

C’est bien là ce qui fait de la montre Tank un parfait objet de collection. Les infimes variations de design excitent le collectionneur, grand enfant devant l’éternel, qui n’en finit pas d’adorer les timbres ou les dinky toys, à commencer par le dernier acquis et le prochain désiré. Vendre ? Difficile. Echanger ? Peut-être. Se séparer d’une pièce est toujours un crève cœur en tout cas. Avec un siècle de production, la montre Tank mécanique dépasse beaucoup de produits de l’industrie en profondeur de collection, ou plus exactement de « collectionnable ». En particulier, aucune production automobile ne s’est étalée, loin s’en faut, sur une aussi longue période de temps.

L’automobile de collection et la montre de collection présentent de nombreux points communs. Dans les deux cas il s’agit d’objets composés d’un moteur et d’une carrosserie, avec deux catégories d’amateurs distinctes mais non exclusives l’une de l’autre : les amateurs de moteurs et les amateurs de carrosseries (les collectionneurs de Tanks se rangent plutôt dans la seconde). Enfin, les collectionneurs sont très majoritairement des hommes, parce que les hommes restent des enfants toujours avides d’accumuler les timbres et les dinky toys.

… Et là, au contraire, d’une taille cabochon spectaculaire.
… Et là, au contraire, d’une taille cabochon spectaculaire.

Aujourd’hui, les Tanks Les Must ne sont plus produites par la maison Cartier. L’héritière de la montre d’entrée de gamme dans l’univers horloger de Cartier est encore une Tank, mais il s’agit de la triste Tank Solo. Son boîtier en acier et le dessin de ses brancards curieusement tronqués ne font pas rêver, sauf les actionnaires du groupe Richemont, vu que Cartier la vend à prix d’or. Mais en cherchant un peu, on trouve facilement des Tanks Les Must dans les salles de ventes aux enchères et chez les antiquaires spécialisés dans l’horlogerie, et il est ainsi possible de se faire plaisir à un prix modique, pourvu qu’on n’attrape pas le virus tic-tac, ou disons ici le « virus tic-tank ». Nous en reparlerons dans un prochain article.

 

 

 

Sources

1, 4, 5 : photos de l’auteur ; 2 : Irving Penn ; 3 : watches.co.uk

 

 

 

[1] Portrait d’Yves Saint Laurent en 1983 par Irving PENN (1917-2009)

3 réponses à “La montre Tank de Cartier : un Must

  1. belle collection, j’aime beaucoup le galbe très prononcé des brancards du dernier modèle, presque un modèle extraverti, en somme.

  2. Oui, ce dernier modèle est spectaculaire à quelques égards, alors même qu’il fait partie des plus épurés de l’histoire de la Tank. Il s’agit d’un modèle extra-plat mécanique du milieu des années 1970, je dirais ’75 ou ’76 (le mouvement est le successeur du mouvement F Piguet qu’on trouve déjà sur les générations antérieures de TLC extra-plates, sur une ébauche Blancpain ici, avant que Cartier ne signe et rebaptise le mouvement MC21 dans une intégration verticale plus poussée à partir des années 1990). Les modèles ultérieurs dès le début des années 1980, ont des vis apparentes supplémentaires le long des brancards, pourtant légèrement plus fins, alors qu’ici les quatre vis qui assurent la fermeture du boîtier se trouvent au fond, invisibles donc lorsque la montre est portée. C’est un choix de design, depuis une grosse trentaine d’années, le client de Cartier semble juger que les vis apparentes, « c’est classe »). Bref, il faudra que je prolonge cet article !

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