Sous le parasol ? L’élégance du juste prix

Parfois les erreurs font bien les choses. En suivant un conseil noté vaguement dans un coin de mémoire mal rangé, on découvre une autre adresse que celle à laquelle on aurait dû se rendre, et là…

 

Vous vous souvenez peut-être de cette réplique culte servie par Lino Ventura dans Les tontons flingueurs : « On ne devrait jamais quitter Montauban. » Dans la même veine, je propose : « On ne pense pas assez au boulevard de Sébastopol. » Entre trois marchands de meubles et deux soldeurs de livres, on y découvre quelques pépites du commerce de détail. Par exemple, pour les sinophiles de tout poil, la librairie Le Phénix… Mais c’est une autre histoire. Par exemple aussi, cette boutique drôlement baptisée « Sous le parasol ». Qu’y vend-on ? Avant tout du parfum, en particulier un large choix d’eaux de Cologne, produites en grande partie par la maison.

Des notes désuètes, rétro : Pompeïa, ou encore Héliotrope blanc, un parfum qui sent (bon) la Belle époque, signé respectivement LT Piver et DR Rass
Des notes désuètes, rétro : Pompeïa, ou encore Héliotrope blanc, un parfum qui sent (bon) la Belle époque, signé respectivement LT Piver et DR Rass

Il s’agit là d’une affaire de famille, sur trois générations. L’entreprise date de 1936. Le site Internet aussi. La boutique du boulevard de Sébastopol[1], elle, a été ouverte en 1940, nous dit l’histoire officielle (AKA storytelling). Son aménagement daté, très vieux jeu, rappelle, en moins cosy, une autre enseigne qui sent bon la province des produits sûrs ancrés dans un savoir-faire discret : Au Chat bleu, un chocolatier dont l’adresse parisienne se situe boulevard Haussmann.

Foin de digressions cacaotées ! Il convient de dépasser un abord certes peu avenant pour entrer sous Le Parasol, car c’est un paradis pour les nez curieux de fragrances. En rayon, quelques veilles gloires de la parfumerie se mêlent à des nouveautés bienvenues. Les premières sont souvent devenues introuvables ailleurs : leur positionnement de drugstore fragrances en rend certaines peu désirables aux yeux du snob chaland parisien (Dana, Yardley, Bourjois, Tabac original), et la réputation d’autres de ces parfums se trouve au plus bas (la énième reformulation de Cabotine ou de Cabochard ne manquent pas d’un certain charme, mais les parfumista se pincent le nez). Des classiques de Molinard ou Jean Desprez sont aussi référencés, dont on ne saurait se lasser.

Une partie de la gamme LT Piver au garde-à-vous
Une partie de la gamme LT Piver au garde-à-vous

Sans conteste, LT Piver est la star maison, toute la gamme est distribuée ici, et une partie de cette gamme est assez bon marché pour qu’on puisse dire que cette marque de parfum a l’élégance du juste prix. Les deux eaux de Cologne les plus classiques, à savoir L’Eau des princes[2] et La Reine des fleurs[3], sont tout ce qu’on attend de tels produits, et leurs flacons une merveille de design sobre et intemporel. Ils ressemblent jusque dans les étiquettes aux flacons de Cologne du très prisé par-le-snob-chaland-parisien D. R. Harris & Co… En mieux. Vive la France !

L’Héliotrope de Piver, lui, est peut-être, avec son concurrent signé Etro, le meilleur de ce genre qui connut ses heures de gloire à la belle époque. Sa petite musique se joue derrière un voile d’amande et de vanille, gourmand mais sans vulgarité, et les notes de fond poudrent délicatement sous l’effet de l’héliotrope blanc. En hiver, c’est parfait. Le Cuir de Russie de Piver, plus cher, particulièrement vif, vaut le détour. La maison a relancé ce parfum il y a une quinzaine d’années, sans vraiment rencontrer un succès massif.

 

Les eaux de Cologne produites sous le parasol et la signature familiale D. R. Hasson (Daniel Hasson, l’actuel nez, s’attache à sortir une nouveauté tous les deux ans environ) méritent une mention spéciale, d’abord parce qu’on n’en compte pas moins de trente variétés ! Ils font vraiment Cologne de tout bois, ici. Elles sont proposés dans les flaconnages les plus anonymes et les moins onéreux possibles, habillés d’une simple étiquette, comme la confiture artisanale fabriquée dans la cuisine et distribuée sur les marchés.

"Vous m'en mettrez un litre, s'il vous plaît." Ca semble être l'unité de mesure de l'eau de Cologne vendue Sous le parasol... Vivement l'été !
« Vous m’en mettrez un litre, s’il vous plaît. » Ca semble être l’unité de mesure de l’eau de Cologne vendue Sous le parasol… Vivement l’été !

Ces eaux de Cologne méritent une mention spéciale ensuite parce qu’elles sont dans l’ensemble très réussies. Elles semblent d’ailleurs faire la fierté du personnel : à un moment, je demande à sentir l’eau de Cologne Cèdre. « C’est Terre d’Hermès » commente la vendeuse. Rien que ça ! Mais le fait est que… Dans l’ensemble, toutefois, les eaux de Cologne tiennent ce que tient une eau de Cologne : au bout de deux ou trois heures, il ne reste plus grand chose, c’est aussi le plaisir de ces discrètes fragrances. Une exception peut-être : l’Eau des tsars, un joli cuir plutôt réussi, ce qui ne gâte rien, même si les notes de cuir, si agréables en hiver, me paraissent peu adaptées à la concentration faible d’une eau de Cologne. Tout cela n’est pas bien grave : à 5,50 euros le flacon de 100ml (vous avez bien lu), on peut en vaporiser ou s’en asperger toute la journée.

Enfin, pour l’anecdote, il se dit que les parfums Piver et Coudray interviennent dans des rites vaudous. Brrr !  J’étais un peu sceptique, en dépit de témoignages laissés en ligne à ce sujet sur Internet. Mais en l’espace de dix minutes passées dans la boutique du boulevard de Sébastopol, deux clients sont entrés, tous deux visiblement originaires des Caraïbes, tous deux en quête de parfums Coudray. La preuve par A+B… Les parfums du vaudou sous le parasol ? Haussez les épaules, ouvrez les narines, et foncez-y !

 

 

[1] Sous le Parasol – 75, Bld de Sébastopol – 75002 Paris – Tél: 01 42 36 74 95 – www.sousleparasol.fr

[2] Eau des princes : des notes d’agrumes, puis de néroli pour démarrer. Les notes de fond sont plus épicées, on y distingue aussi de la bergamote, du benjoin, de l’estragon, de la menthe. On est sur le versant plantes aromatique du mont Cologne, ambiance comme-en-cuisine, mais assez discret pour rester élégant.

[3] Reine des fleurs : des notes d’agrumes (orange et citron), de lavande, puis les notes deviennent plus complexes : thym, bergamote, girofle, romarin.

 

Sources : photos de l’auteur

Une réponse à “Sous le parasol ? L’élégance du juste prix

  1. oui, une adresse singulière, et appréciable ! les deux Cologne de Pivert sont également intéressante, l’eau des princes, avec sa fraîcheur mentholée soutenant ses notes herbacées est très agréable à la campagne.

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