Les parfums Ausmane, d’ici et d’ailleurs

Le passage Verdeau, dans le neuvième arrondissement de Paris, est un endroit singulier pour y ouvrir une parfumerie aussi pointue que le showroom de la jeune marque Ausmane. On imagine plutôt ce commerce dans le quartier du Marais où croisent les parfumista du monde entier ; le nez en l’air, elles flairent d’autant mieux la dernière tendance que les écouteurs et les lunettes de soleil réduisent une part de leurs autres sens.

La porte ouverte et la vitrine avenante du showroom, passage Verdeau
La porte ouverte et la vitrine avenante du showroom, passage Verdeau

Mais revenons dans le neuvième arrondissement. Le parfumeur dont il ici question s’est lancé en 2018, fait fabriquer à Grasse et tient boutique à Paris dans des murs qui abritaient auparavant une bijouterie, si la mémoire de votre chroniqueur est bonne. Et il propose déjà… 31 parfums distincts ! vous avez bien lu. Et vous vous dîtes que « ça fait peut-être beaucoup, non ? » Eh bien non, semble-t-il et si je me fie à une longue visite récente : j’ai senti environ la moitié de ces parfums sans rencontrer la moindre faute de goût, le moindre point faible dans l’ensemble.

En prime, on détecte au bout du compte un style maison affirmé, ce qui demeure paradoxalement rare dans la parfumerie de niche. Trop souvent, en effet, la parfumerie de niche souffre d’un défaut déjà évoqué dans ces pages ; il lui manque ce style maison qui harmonise une gamme de parfums, invite à les goûter comme autant de variations chez un compositeur de talent (au hasard : Bach). Quand il s’agit d’un parti pris affiché de cherry picking, comme chez Frédéric Malle, ce n’est pas un défaut, mais nombre de maisons se contentent d’aligner les parfums en occupant platement tous les segments du marché (un hespéridé, un floral, un Chypre, un cuir, un oriental, un boisé, et puis tiens ! ce boisé, on va le doubler d’un oud parce que c’est à la mode).

Ici, l’émergence d’un style est d’autant plus remarquable que la gamme se divise nettement suivant deux veines d’inspiration distincte : une veine parisienne dans les premières créations (la toute première : Bois précieux, ou encore Gris gris, magnifique), une veine arabe dans les dernières, probablement les plus envoûtantes. Point commun : les eaux de toilette comme les eaux de parfum sont très concentrées, presque huileuses, ça tient bon ! Le flaconnage est sobre, surmonté d’une sorte de galet poli noir dans la gamme Singulier, qui rassemble les eaux de toilette. Les flacons d’eau de parfum de la gamme Confidentiel, eux, tout en rondeurs, ont un air de Guerlain minimaliste.

Quelques éditions limitées viennent compléter la gamme, avec notamment un joli Rose majuscule, qui m’a rappelé Fleur de Peau, chez Detaille (sur le papier, pourtant, rien à voir). Choukki et ses co-fondateurs ont bien travaillé ! (Choukki est le surnom du fondateur et responsable de la création des parfums, à moins que ce ne soit son vrai nom, je n’en suis plus très sûr). Et l’accueil de Matthieu Gsell dans la boutique est digne d’un prosélyte.

Quelques flacons de la gamme Confidentiel (qui réunit les eaux de parfum)…
Quelques flacons de la gamme Confidentiel (qui réunit les eaux de parfum)…

Je n’entreprendrai pas ici une description détaillée de tous les parfums de la gamme, faute de l’avoir proprement « échantillonnée » à ce jour. Ce sera pour un autre article. En résumé, les premiers produits de la maison donnent dans la veine parisienne la plus chic, la plus sophistiquée. Vous ne comprenez pas très bien ce que je veux dire ? moi non plus ! Par analogie, on dirait d’un salon sobrement élégant dans lequel un décorateur inspiré aurait apporté une touche bohème d’avant les bobos, plus aristocratique que bourgeoise.

Les derniers produits de la maison, eux, explorent de façon subtile et particulièrement réussie la veine arabe très à la mode en ce moment, jusqu’à l’aboutissement superbe représenté par Désert noir, dans la gamme Confidentiel (une anecdote à ce sujet vaut son pesant de benjoin : une touriste japonaise a pratiquement passé l’été dernier dans la boutique, puis est retournée au pays la valise remplie de Désert noir, consciente qu’elle en était désormais droguée au point de risquer la crise de sevrage).

Parmi les eaux de toilette, Oriental Médina marie la rose et le patchouli, un mariage toujours-audacieux, parfaitement arrangé, très heureux ! Ambre royal aussi marie ces deux notes, avec le même bonheur, et… Rose oud aussi ! Une signature de la maison ? Sans doute, en même qu’une tendance du marché, qui mélange beaucoup rose et oud ces temps-ci, voire rose et patchouli, comme dans le… Rose et patchouli de Khiels ou Rose d’Arabie d’Armani. Matthieu Gsell m’a confié qu’un client d’origine arabe en avait été ému aux larmes, après avoir senti Rose oud : “Ca me rappelle…” Peut-être y a-t-il de la madeleine d’El Proust, dans ces parfums-là. Mais nul besoin d’une enfance sous les dattiers pour que le charme opère, je peux en témoigner.

 

La gamme Confidentiel revendique une macération longue de 24 mois, gage d’un mélange abouti des ingrédients du parfum. Quiconque a fabriqué ses propres parfums sait qu’il faut laisser reposer le mélange un à deux mois au minimum avant de l’utiliser. Alors 24 mois, c’est un luxe… Cela dit, à l’heure du court-termisme dominant, on peut s’émerveiller qu’une société créée en 2018 ait trouvé le moyen (les moyens) de faire macérer pendant 24 mois un produit mis en rayon en… 2018. Il faut croire que les investisseurs avaient le souffle long.

… Et d’autres flacons encore. On a envie de tout sentir.
… Et d’autres flacons encore. On a envie de tout sentir.

Il pourrait être intéressant et instructif de présenter au visiteur le même parfum après une macération d’un mois et après une macération de 24 mois, pour permettre de mieux juger l’effet d’une macération longue sur le produit fini. Mais foin de suggestions, seul le résultat compte et il est très beau. Le lecteur aura compris à ce stade, s’il s’intéresse un tant soit peu au parfum, qu’un passage par le showroom d’Ausmane s’impose[1].

 

 

 

 

[1] 26, Passage Verdeau, Paris 9e

Une réponse à “Les parfums Ausmane, d’ici et d’ailleurs

  1. Epilogue… J’ai jeté mon dévolu sur Ambre Damas, que le fabricant qualifie « d’oriental sucré ». Disons même : gourmand. Un peu plus loin sur le site web d’Ausmane, il est question de « liqueur ambrée », c’est assez bien vu, il faut toutefois préciser aux amateurs de feu Idole de Lubin (je parle ici de l’eau de toilette hélas retirée du commerce) que les notes de rhum qui ouvrent le feu, moins volatiles, font plus penser à la pâtisserie qu’au speakeasy. On en mangerait ! Mais le miracle et la réussite de ce parfum tiennent à ce que malgré tout on n’a jamais l’impression d’avoir quitté l’univers des parfums pour entrer en cuisine. Le dosage très équilibré de tous les ingrédients fait qu’aucun ne surjoue la partition connue, reconnue, et à cet égard l’usage de la vanille est remarquable. Finesse et discrétion sont deux qualificatifs rarement associés à la vanille, qui me viennent à l’esprit dans le cas d’Ambre Damas. En conclusion : un parfum à l’élégance surprenante, originale, plutôt pour l’hiver, avec une tenue très au-dessus de la moyenne (plus de 12 heures sur ma peau).

    La pyramide olfactive
    Note de Tête : Caramel – Cannelle – Rhum
    Note de Cœur : Orchidée – Miel – Fleur de Tabac
    Note de Fond : Labdanum – Benjoin – Vanille de Madagascar – Muscs Blancs

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