La Madeleine de Marc Guyot

De façon indirecte et discrète, le nom de Marc Guyot est apparu dans les pages de ce blog, que ce fût pour louer ses conseils ou l’élégance intemporelle d’un chino sorti de l’atelier d’un de ses fournisseurs (ici). Mais le créateur de la marque éponyme n’avait pas encore fait l’objet d’un article. Il est temps de l’écrire, cet article que seule aura retardé la difficulté de rendre compte d’un travail et d’une personnalité si riches en si peu de mots.

Quelques modèles de la maison... Et quelques fantaisies colorées de ses clients.
Quelques modèles de la maison… Et quelques fantaisies colorées de ses clients.

Cet exorde semble hagiographique ? Certes, mais l’homme est attachant et son travail, d’une singularité authentique, n’offre pas d’équivalent sur la scène de la mode masculine. Alors il est temps d’aller à la découverte de l’un et de l’autre, dans un désordre qui ne trouve d’excuse que dans une allusion taquine à la boutique de la rue Pasquier(1). Les habitués goûteront ladite allusion ; qu’il me suffise de dire aux autres que, si les boutiques se rangeaient comme les jardins européens en deux catégories, jardins à la française d’une part, à l’anglaise d’autre part, alors la boutique de Marc Guyot se rangerait assurément dans la seconde (encore le verbe « ranger » est-il ici peu approprié, tant les piles de tissus, vêtements, accessoires et souliers donnent l’illusion convaincante d’avoir poussé à l’état sauvage).

Puisqu’il est question de la boutique de la rue Pasquier, commençons par elle. Etroite, elle est le plus souvent encombrée, chargée jusqu’aux plafonds d’une marchandise extraordinaire et variée, parfois aussi de volutes de havanes. Elle évoque un mélange improbable de dressing room et de maison de vacances sur les côtes du Maine. Lorsque j’y suis passé pour la dernière fois, il y avait là, sur un portant, quelques paires de jodhpurs en prêt-à-porter, d’un modèle classique qu’on ne voit plus guère depuis les années 1960 et qu’on ne doit plus trouver qu’ici. A un mètre de là, des écharpes en étamine de laine embrassaient la mode actuelle et rassuraient le chaland : Marc Guyot n’est pas resté collé au siècle dernier, il en a seulement conservé le meilleur.

Le mobilier de la boutique invite à s'assoir autour d'un brandy pour discuter les mérites comparés des fabricants de lin irlandais, de tweed écossais...
Le mobilier de la boutique invite à s’assoir autour d’un brandy pour discuter les mérites comparés des fabricants de lin irlandais, de tweed écossais…

Il l’a fait avec le style qu’il a adopté pour toujours et qui tient en deux mots, magiques aux oreilles des connaisseurs : Apparel Arts, du nom d’un magazine de mode trimestriel destiné aux professionnels de l’habillement masculin, édité aux Etats-Unis des années 1930 aux années 1950. Le style Apparel Arts, Marc Guyot est tombé dedans quand il était petit. Pour se faire une idée de ce style, il n’est que de regarder avec gourmandise les nombreuses illustrations de Laurence Fellows visibles sur le web. Même s’il a travaillé également pour Esquire, Fellows reste attaché dans l’esprit des amateurs à Apparel Arts. Tout comme Marc Guyot.

Une saharienne non doublée, 4 poches à rabat et soufflet central, représentative du style maison.
Une saharienne non doublée, 4 poches à rabat et soufflet central, représentative du style maison.

Celui-ci, formé sur le tas, sait tout dessiner : un patronage de chemise, de costume ou de pardessus, un patronage de chaussure, bien sûr. Mais il se défend avec humilité d’être autre chose qu’un dessinateur (je traduis pour ceux qui sont fâchés avec la langue française : un designer). Il s’amuse aussi volontiers de cette méprise contemporaine : « Il suffit qu’un type comme moi porte un tablier et peigne une chaussure pour que le quidam qui entre ici lui donne le nom de bottier ».
Il est vrai que, de tous les éléments qui composent le vestiaire masculin, c’est le soulier qui cristallise la passion de Marc. La marque qui porte son nom date d’ailleurs du lancement de sa première collection de souliers en 2003. Et il a travaillé parallèlement à son activité principale, comme styliste, Directeur artistique pour Emling de 2004 à 2016. La nouvelle direction d’Emling ne partage pas la même vision du métier que lui ? Marc a préféré s’en éloigner. Il faut dire que le compromis mollasson n’est pas le genre de la maison. D’abord Marc Guyot ne donne pas dans le politiquement correct : il est entier, ses avis sont tranchés, et sa voix porte dans le Landernau de la mode masculine. Ensuite ses collections lui ressemblent, et mettent en vedette plus volontiers le tweed à carreaux fenêtres mauve que la laine peignée grise.
En parlant de tweed spectaculaire, il faut souligner que ces tissus introuvables ailleurs constituent un des atouts de la maison, certains issus de rouleaux que les drapiers ont cessé de produire depuis plusieurs décennies. Marc a dessiné quelques modèles de vêtements qui les mettent particulièrement en valeur, comme cette veste Norfolk aux emmanchures en goutte d’eau, lesquelles permettent de lever les bras sans gêne aucune (aussi pratique pour tirer au fusil de chasse que pour jouer du violon). On pourrait parler ici de la vareuse d’officier, modèle 1910, remise au goût du jour, mais cela nous entraînerait loin. Une autre fois, promis.

L’activité de Marc Guyot se concentre sur le travail en demi-mesure, pour une clientèle de fidèles qui n’ont pas froid aux yeux. Mais il sait également répondre à une demande plus raisonnable, je peux en témoigner. Du moment qu’on ne vient pas lui demander du pantalon taille basse sans pinces, l’accueil sera toujours chaleureux et complice.
J’ajoute qu’il est de nouveau possible de commander des chemises sur mesure chez Marc Guyot, qui avait mis un temps la production entre parenthèses, faute de fournisseur transalpin assez fiable. Pour l’anecdote, je me souviens qu’au début des années 2000 l’atelier italien travaillait très bien, tout en finesse, mais que ses délais de livraison étaient dignes de ceux des plafonds de la chapelle Sixtine. Et Cape Cod (la marque de… Marc à cette époque) n’avait pas la taille critique pour exercer une pression autre qu’amicale. C’est toujours le même modèle de col droit que je fais réaliser par Courtot pour mes chemises blanches, dessiné par Marc il y a plus de vingt ans.

Un intrus se cache dans l'image : un pardessus vintage Invertère, les amateurs apprécieront...
Un intrus se cache dans l’image : un pardessus vintage Invertère, les amateurs apprécieront…

Revenons pour finir aux souliers de la maison. Leurs points communs sont une forme très cambrée (montée blake ou goodyear), une lisse arrondie extérieure et intérieure, et un chaussant d’une grande finesse. En cela Marc est fidèle à sa vision originelle : « proposer des chaussures aristocratiques à une clientèle d’amateurs exigeants ». De fait, on ne trouve jamais un tel galbe dans une ligne de prêt-à-porter, sauf peut-être sur certains modèles Aubercy.
Là encore, dans le détail l’inspiration années 1930 et 1940 est évidente, pour le meilleur et pour le meilleur. La gamme d’origine comptait cinq modèles, elle s’est étoffée mais les piliers du style maison demeurent : derby saddle à bout carré (le bicolore lui sied) ; derby claque à bout carré, un faux derby, d’une seule pièce, dont les garants sont rapportés ; mocassin à patte papillon et à bout carré (ce « bride Satan » est mon préféré) ; desert boot à bout rond (« une desert boot ne devrait JAMAIS avoir un bout carré ») inspirée d’un modèle de 1937, tel que le portait le personnage de Laurence d’Arabie au début du film de David Lean (NDA : c’est le passage où Peter O’Toole roule à moto dans la campagne anglaise) ; ghillie à bout rond, dépourvu de languette, les lacets habillés des traditionnelles pampilles ; loafer à empeigne lisse et à finition fantaisie, dont le plateau et le strap sont simplement perforés. Ce dernier modèle est monté sur une forme à bout rond particulièrement allongée et effilée.
Les cuirs proviennent des tanneries d’Annonay et de Cabot, en France. Il s’agit d’un box calf uni, couleur safran (« ce qui correspond à la couleur Ardilla chez John Lobb »). A partir de cette base, le client choisit la couleur de son choix. Tout est possible, c’est vraiment la couleur à la carte. La patine correspondante est réalisée sur place, à Paris.

Est-il besoin, en conclusion, de recommander vivement un détour par cette rue proche de l’église de la Madeleine à Paris, à ceux qui ne connaissent pas encore la rue Pasquier ? Et même à ceux qui ne portent que des pantalons à taille basse sans pinces. Ils y connaîtront peut-être une épiphanie vestimentaire. Et peut-être aussi partageront-ils alors le seul regret de votre serviteur : que Marc Guyot ne dispose pas (encore) de 300 m2 pour vendre ses collections !

Séance de rattrappage pour ceux qui ne connaissent pas les illustrations de Laurence Fellows.
Séance de rattrappage pour ceux qui ne connaissent pas les illustrations de Laurence Fellows.

(1) 5, rue Pasquier 75008 PARIS
https://www.marcguyot.org/

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