Colette va nous manquer

On va encore crier au parisianisme, mais tant pis : Colette va me manquer. Qui-ça ? Quoi-ça ? demandent les habitants du faubourg. Colette, voyons, LE concept store de Paris que le monde entier nous envie, et qu’il n’aura plus longtemps à nous envier, semble-t-il. Colette a annoncé en effet, il y a déjà quelques mois, sa fermeture en décembre prochain.

Difficile de se rappeler si le logo de Colette a évolué en vingt ans, mais on en prendrait volontiers pour vingt ans de plus !
Difficile de se rappeler si le logo de Colette a évolué en vingt ans, mais on en prendrait volontiers pour vingt ans de plus !

La nouvelle est tombée comme un flacon de parfum sur le marbre de la salle de bain : personne ne s’y attend, ça fait beaucoup de bruit et il n’y en aura plus pour passer l’hiver. Les raisons invoquées tiennent essentiellement à l’âge du capitaine puisque, dixit le communiqué de presse, Colette Rousseaux souhaite se reposer désormais, et estime que son entreprise ne peut pas se poursuivre sans elle, ou du moins qu’elle y perdrait son sens. Peut-être existe-t-il d’autres raisons, et les journalistes ont souligné que la fille de Colette Rousseaux, bien qu’associée dans son affaire, ne prendrait pas sa succession.

Je ne sais pas s’il existe d’autres raisons, mais la raison officielle me plaît et me suffit : il y a une élégance certaine à achever une aventure en plein succès, sans attendre qu’un déclin toujours possible oblige plus tard les héritiers à une sortie moins glorieuse. Et ici je ne mesure pas le succès à la rentabilité de l’entreprise, car on n’est pas chez LVMH (les derniers chiffres disponibles, au prix de quelques recherches sur le web, indiquent que la société a réalisé en 2015 un chiffre d’affaires de 32 millions d’euros pour un bénéfice net d’1 million, ce qui n’a rien d’enivrant pour un gérant de fonds, le tout en employant 118 salariés). Le vrai succès de Colette est que le concept store cent fois copié a su rester unique, garder toujours une longueur d’avance, qu’il a conservé son dynamisme et son impertinence, comme au premier jour.

Un entresol photographié il y a... Peu importe, tout aura changé dans une semaine.
Un entresol photographié il y a… Peu importe, tout aura changé dans une semaine.

Colette constituait, constitue encore pour quelques semaines, une expérience du shopping plus qu’un simple choix original de produits de luxe. D’autres points de vente proposent des exclusivités, mais aucun n’offre l’impression de n’être comme nulle part ailleurs. Dès le rez-de-chaussée, on éprouve la sensation d’entrer dans une boîte de nuit-de jour : la sonorisation est puissante mais ne sacrifie pas, à cette puissance, la qualité d’une sélection musicale raffinée (oui, raffinée, même si ce n’est pas le premier mot qui vient à l’esprit, raffinée dans son genre). On s’entend parler sur la nappe de son, et ça tombe bien parce que les vendeurs sont aimables et sympathiques, qualités trop rares dans le commerce de luxe.

Colette n’est certes pas le royaume de l’élégance canonique, ni même du bon goût, loin s’en faut parfois, mais son impertinence sophistiquée dépasse de loin le niveau de l’épingle de nourrice plantée dans une veste en tweed. Elle est si sophistiquée, en fait, qu’elle risque parfois d’égarer l’honnête homme qui passe par là, et qui ne possède pas les codes des magazines de mode édités pour les professionnels de la profession et la tribu des fashionistas. Qu’à cela ne tienne, même ce client-là finira par se laisser séduire par un achat somptuaire.

La sélection de livres au rez-de-chaussée, des piles au cordeau.
La sélection de livres au rez-de-chaussée, des piles au cordeau.

Pour atteindre ce niveau de commerce magique, il faut quelques siècles de civilisation et quelques décennies de paix. Alors l’essentiel disparaît d’un coup de baguette laquée, l’accessoire est roi, il dicte son prix… Si Colette était une boisson, ce serait assurément un champagne rosé : cher, volontiers girly, pas franchement indispensable, mais vous finirez par céder à la tentation.

L'immeuble d'angle qui abrite la boutique Colette : rien de remarquable hormis l'emplacement, qui doit désormais faire saliver dans le Landerneau du commerce de détail.
L’immeuble d’angle qui abrite la boutique Colette : rien de remarquable hormis l’emplacement, qui doit désormais faire saliver dans le Landerneau du commerce de détail.

Ce qui est remarquable aussi dans ce concept store, pour revenir sur le plancher des épiciers, c’est qu’en vingt ans il a presque ringardisé la rue du faubourg Saint-Honoré, et fait basculer le commerce de luxe de l’ouest à l’est de la rue Royale, au point qu’en ce moment toutes les enseignes pointues s’installent de préférence dans la rue Saint-Honoré. Colette peut bien fermer ses portes, ce mouvement tectonique est durable. La rumeur veut d’ailleurs que la maison Yves Saint-Laurent souhaite prendre sa succession au 213, rue Saint-Honoré.

Mais une question grave se pose tout de même. Où trouverons-nous désormais des bougies parfumées Karl Lagerfeld ? Des coques d’iPhones à 9 000 euros ? Des parfums Byredo[1] ?

 

[1] Pas de panique, on pourra encore les acheter aux Galeries Lafayette et au Bon Marché.

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